Psychologie sociale identitaire
Je suis né en Polynésie, avec des origines asiatiques et issu de plusieurs générations installées sur cette île. Mon enfance, bercée par cette double appartenance culturelle, ne m’a pas particulièrement exposé aux moqueries racistes : j’étais plutôt bien intégré dans mon environnement. Bien sûr, comme pour tout enfant, il m’est arrivé d’entendre des remarques ou des taquineries liées à mes origines, mais cela ne m’a pas marqué psychologiquement à l’époque, car j’avais autour de moi une famille et des amis qui me soutenaient et m’acceptaient tel que j’étais.
À l’adolescence, ma vie a pris un tournant lorsque je suis parti à Honolulu – Hawaii. Là-bas, la langue anglaise dominait, et je l’ai apprise naturellement, en immersion à l’école et au sein de la famille qui m’accueillait. Ce qui m’a frappé à Hawaï, c’est la diversité culturelle incroyable : au-delà des communautés asiatiques déjà très présentes — Chinois, Coréens, Philippins et surtout Japonais — il y avait aussi des Américains venus du continent, des Portugais dont la présence historique remonte aux premières migrations de travailleurs, ainsi que les Hawaïens natifs porteurs d’une culture et de traditions profondément enracinées. Cette mosaïque humaine créait un environnement où le métissage était normalisé, où chacun portait ses origines avec fierté, et où les barrières raciales semblaient s’effacer au profit d’une identité commune profondément multiculturelle. Dans cet espace, le racisme était presque invisible ; tout le monde grandissait côte à côte avec une ouverture d’esprit rare.
De retour en Polynésie après cette expérience, j’ai ressenti que les tensions raciales existaient, mais de façon plus discrète. La société polynésienne elle-même est une mosaïque : Tahitiens, Chinois installés depuis plusieurs générations, Français métropolitains, beaucoup de métisses et d’autres communautés plus petites. Si la cohabitation se passe globalement bien, certains préjugés circulent, souvent hérités de stéréotypes anciens ou véhiculés par les médias. J’avais une identité linguistique complexe : je parlais couramment le français et l’anglais, et j’utilisais le tahitien dans les expressions quotidiennes. Pourtant, mon sentiment d’appartenance restait flou. Était-ce la France ? Était-ce la Polynésie ? Ou une identité métissée qui n’appartenait à aucun lieu en particulier ?
À l’âge adulte, mon départ pour Paris a marqué une nouvelle étape dans ma construction personnelle. Vivre en métropole m’a permis de me fondre dans une société très différente de celle de mon enfance. Curieusement, j’y ai ressenti encore moins le racisme que dans mes précédentes expériences : je me sentais culturellement intégré, accepté tel que j’étais. Ce passage en France a été, pour moi, une forme de réconciliation avec mes propres origines et un chemin vers l’acceptation de mon identité.
Lorsque je suis revenu en Polynésie après plusieurs années passées en France, j’ai constaté un changement. Une partie de la population semblait plus critique, parfois plus raciste envers les Asiatiques ou les Français qu’auparavant — heureusement, ce n’était qu’une minorité. Les médias occidentaux, et particulièrement Hollywood, ont joué un rôle énorme dans la manière dont l’Asiatique masculin est perçu : souvent réduit à des stéréotypes — expert en arts martiaux Kung Fu, « jaune », ami gay des filles, chétif et intellectuel, doté de clichés humiliants sur le plan physique — des images qui, bien que fausses ou exagérées, sont profondément ancrées dans l’imaginaire collectif.
Il a fallu que je me batte pour sortir de ce moule et prouver que je n’étais pas ce cliché. Je me suis mis à la musculation, non pas pour plaire aux autres mais pour me sentir bien dans mon corps et casser cette image de fragilité. Je n’ai jamais correspondu à l’archétype « jaune » : ma peau est claire, mais je bronze facilement grâce à mes allers-retours à la plage. Et si j’ai pratiqué des arts martiaux, ce n’était pas le Kung Fu stéréotypé des films de Jacky Chang ou de Bruce Lee avec des cris exagérés, mais des disciplines variées et exigeantes : Krav Maga israélien, Jujitsu, Karaté, Aïkido, Iaïdo sabre Japonais, le Kali des Philippines, la boxe Thaïlandaise, la self défense et la protection rapprochée. J’ai même suivi des formations avec la FFBD en bâton de défense et en maniement d’armes blanches ou à feu, utilisées par la police et les unités d’élite comme le GIGN ou le RAID. Tout cela faisait partie de mon parcours, mais ne résumait en rien mon identité.
Heureusement, les mentalités évoluent. L’influence de plateformes comme Netflix avec des dramas coréens, la montée en popularité de la K-pop, des mangas, ou encore l’avancée technologique de la Chine ont contribué à donner une image plus positive et plus nuancée des cultures asiatiques dans le monde occidental. Ces productions culturelles ou révolutions industrielles ont permis de briser certains préjugés et de valoriser une diversité que beaucoup ignoraient auparavant même si je ne me sens aucunement d’appartenance à ce groupe d’ethnies et encore moins asiatique de différents continents qui possèdent une culture et langue que je ne connais pas ou peu.
Malgré ces avancées, je reste conscient qu’il reste du chemin à parcourir pour que les Asiatiques — et plus largement les personnes issues de cultures différentes — soient pleinement acceptés dans les sociétés occidentales ou en Polynésie. L’intégration et la compréhension mutuelle sont des processus longs, mais je crois sincèrement qu’ils sont possibles.
Aujourd’hui, je me sens chez moi en Polynésie parce que j’y suis né, parce que j’y ai grandi et étudié. Pourtant, je ne me sens pas « asiatique » dans ma manière de vivre ou de penser : ma culture est profondément française et polynésienne, et mes origines asiatiques ne sont qu’un héritage biologique, pas une identité culturelle dominante.
