La musique… Elle n’a jamais été pour moi un simple bruit de fond. Depuis mon adolescence, elle a façonné mes journées, bercé mes nuits et donné une couleur particulière à mes souvenirs. Chaque note, chaque mélodie a laissé une empreinte dans ma mémoire, au point que ma vie pourrait se raconter en bandes-son.
Je me revois adolescent, dans les années 80, à Tahiti. À cette époque, la musique se vivait sur trois supports : la radio, la cassette et le vinyle. Les journées s’écoulaient au rythme des ondes locales et des grandes voix venues d’ailleurs : The Police, Simple Minds, Toto, U2, Michael Jackson, Scorpions, Metallica, AC/DC, Bob Marley, Bobby et Angelo… Toute la pop, le hard rock et le reggae de ces années-là vibraient dans mes oreilles.
Mais l’accès à cette musique n’était pas simple. Acheter une cassette originale coûtait cher, bien trop pour mon budget d’adolescent. Alors je rassemblais mes trésors comme je pouvais : je guettais la radio, doigt prêt sur la touche “REC” de mon lecteur, ou bien je suppliais un ami de me prêter ses vinyles pour en faire une copie. Une fois la cassette remplie, je l’écoutais jusqu’à l’usure sur mon Walkman Sony — ce petit bijou portable qui m’accompagnait partout — ou sur ma mini-chaîne Hi-Fi, elle aussi estampillée Sony, trônant dans ma chambre.
Les années ont passé, et me voilà étudiant en métropole, à la fin des années 80. J’avais alors investi dans une chaîne Hi-Fi Toshiba bas de gamme, achetée chez Darty avec mes modestes économies. Petit à petit, j’ai commencé à acheter mes propres vinyles, dénichés à la FNAC. Puis un jour, une révolution : le CD. Curieux et avide de nouveauté, je me suis offert un lecteur CD portable Sony, et me suis mis à arpenter la FNAC du Forum des Halles ou le Virgin Mégastore des Champs-Élysées pour agrandir ma collection.
C’est à cette époque qu’un couple d’amis m’invita un soir chez eux. Ce que j’y découvris allait bouleverser ma relation à la musique. Mon ami était ce que l’on appelle un audiophile, un terme que j’ignorais alors. Son installation Hi-Fi n’avait rien à voir avec celles vendues tout-en-un dans les grandes enseignes. Devant moi se dressait un assemblage d’éléments séparés, chacun choisi avec soin, chacun d’une marque inconnue du grand public. L’ensemble coûtait cinq fois plus cher que la meilleure chaîne vendue à la FNAC.
Intrigué, je l’écoutai m’expliquer, avec passion et des mots techniques, pourquoi cette quête de pureté sonore valait chaque franc dépensé. Pour moi, jusqu’alors, la musique se suffisait d’elle-même : un son qui sort d’une enceinte suffisait à combler mes oreilles. Mais quand il mit en marche son système — un ampli-préampli Cyrus, un lecteur CD Rega, des enceintes Rogers LS3/5A reliées par des câbles épais comme des tuyaux —, quelque chose s’est passé.
Il alluma l’ampli avec un soin presque rituel, attendit qu’il chauffe quelques minutes, puis lança un morceau de jazz. Et là… stupeur. Je restai figé dans mon fauteuil. La musique que j’entendais n’avait rien à voir avec ce que je connaissais. Les instruments semblaient flotter dans l’air, disposés dans un espace invisible mais palpable. La voix de la chanteuse semblait naître devant moi, vivante, presque incarnée. Je n’avais jamais rien entendu d’aussi pur, d’aussi cristallin. Ce fut une révélation.
Il enchaîna les styles : pop, R&B, musique classique. Même des œuvres que je jugeais auparavant ringardes — Mozart, Beethoven, Vivaldi — prenaient une dimension nouvelle. Je tombai amoureux, à cet instant, de cette quête sonore. Mais cette passion avait un prix : inaccessible pour l’étudiant que j’étais.
Alors je fis des sacrifices. Pendant des mois, je serrai la ceinture : deux steaks hachés surgelés et des pâtes le soir, un sandwich merguez ou un cheeseburger à midi, pas de petit-déjeuner le matin. Chaque franc économisé me rapprochait de mon rêve : posséder, moi aussi, un système Hi-Fi digne de ce nom.
Le jour venu, après d’innombrables écoutes dans les auditoriums spécialisés de Paris, je composai mon premier système audiophile : un ampli britannique Rega, un lecteur CD français Micromega et des enceintes italiennes Chario, reliés par des câbles choisis avec autant de soin que les appareils eux-mêmes. Dans mon petit appartement, j’invitais désormais des orchestres symphoniques et des chanteurs pop… sans qu’ils n’y mettent jamais les pieds.
Cette passion m’emmena jusque dans les salons audiophiles organisés dans les grands hôtels parisiens. Là, je découvris des systèmes valant 10 000, 50 000, parfois 100 000 euros. Une folie ? Peut-être. Mais l’audiophile se console en se disant qu’il vaut mieux investir pour recréer la magie du “live” que de rêver faire venir Louis Armstrong ou Francis Cabrel dans son salon.
Les années passèrent. Je rentrai à Tahiti avec tout mon matériel. Bientôt, une nouvelle vague technologique apparut : le Home Cinema. Peu à peu, je vendis mon système Hi-Fi pour plonger dans cet univers de l’image et du son multicanal. Vidéoprojecteur, amplis Sony, Yamaha, Onkyo, enceintes 5.1 puis 7.1… Je recréais chez moi l’expérience des salles obscures. Combien de soirées popcorn ai-je organisées dans mon salon transformé en mini-cinéma ? Je pense des centaines de fois, d’Avatar, à Terminator en passant par Star Wars…
Mais, au fond de moi, la première passion ne mourait jamais vraiment. Quelques années plus tard, le manque me rattrapa. Je me replongeai alors dans la Hi-Fi pure, cette fois avec un système hybride : un ampli-préampli Jolida à tubes — ces lampes incandescentes au charme vintage et au son chaleureux —, un lecteur CD Marantz et des enceintes colonnes Bowers & Wilkins. Le tout, relié par des câbles coûtant parfois plus cher que les appareils eux-mêmes. Une folie qui me revint à plus de 700 000 francs Pacifique.
Avec le temps, le travail prenant le dessus, je profitais de moins en moins de cette installation et j’avais mon projet de Coworking dont il fallait un investissement financier. J’ai fini par la vendre, me contentant aujourd’hui d’un système plus modeste : enceintes Boston Acoustic, petit ampli Bluetooth, et musique dématérialisée provenant de mon téléphone ou de mon ordinateur tout en conservant mon home cinema.
Et pourtant… même ainsi, même via le Bluetooth, je sais que ce que j’écoute demeure incomparable à ce que beaucoup entendent. Parce qu’au-delà du matériel, il y a cette oreille, cette sensibilité façonnée par des années de recherche du son parfait. Une quête sans fin. Une passion viscérale.
