En 1992, j’ai pris la route d’un rêve scolaire et lointain : je suis parti me perfectionner aux États-Unis, à la célèbre école de Gemmologie, l’Institute of America. Avant d’embarquer, il a fallu franchir deux obstacles obligés — un concours exigeant et le TOEFL, ce test d’anglais qui sert de passeport linguistique. Quand j’ai réussi ces deux épreuves, quelque chose s’est ouvert : la porte des études américaines s’est entrebâillée, et le voyage a cessé d’être une simple envie pour devenir une réalité concrète.
L’arrivée à Los Angeles fut une sorte d’atterrissage dans un autre monde. On m’a déposé à l’appartement étudiant de Santa Monica, tout près de l’école, et le lendemain j’ai poussé la grille du campus. Mes yeux se sont aussitôt arrêtés sur la grandeur des lieux — vastes allées, bâtiments qui respirent l’ordre et la promesse — et j’ai senti, avec une surprise presque enfantine, cette impression d’être invité dans un univers qui fonctionnait selon d’autres codes. Les présentations se firent « à l’américaine » : rapides, souriantes, sans cérémonie pesante. Tout paraissait plus décontracté, plus « cool », comme on le dit si souvent : professeurs et élèves se mélangeaient sans barrières de hiérarchie, les échanges étaient spontanés et directs, et la communication coulait facile entre nous.
Les cours ont commencé, et avec eux mes ambitions se sont précisées. Je voulais devenir un spécialiste de la fabrication de bijoux destinés à la production de masse — imaginer et réaliser des modèles répliqués des dizaines, des centaines de fois, pour répondre aux besoins de l’industrie bijoutière et joaillière. Parallèlement, j’ai suivi des enseignements de gemmologie, dispensés non seulement par des enseignants mais aussi partagés par des professionnels du métier et des camarades passionnés ; ces rencontres techniques et humaines ont enrichi ma formation d’une manière que je n’aurais su prévoir.
Une anecdote m’est restée particulièrement chère : notre professeur principal nous avait invités, toute la classe, à son domicile. Là, il nous fit visiter son atelier personnel de fabrication de bijoux. Loin du cadre académique, il travaillait la matière par pur plaisir, par passion. Cet espace intime, rempli d’outils patinés et de créations en devenir, nous montrait une autre facette de son talent et nous rappelait que l’amour du métier dépasse les murs de l’école.
Les week-ends et les pauses libres furent autant d’occasions de découvrir la région. Santa Monica, Venice Beach, Malibu : ces noms, que je connaissais jusque-là par des images, devinrent des lieux familiers parcourus au rythme des trajets avec des camarades qui possédaient des voitures — précieuses pour circuler sur les « freeways » gigantesques, ces autoroutes qui semblent tracer sans fin la géographie américaine. Je garde en mémoire des après-midi volés au soleil, des promenades sur le sable, des soirées chez des amis où les rencontres se transformaient en fêtes et en souvenirs chaleureux. Le climat, à cette époque, m’a surpris : il faisait très froid — une note inattendue contre l’idée reçue d’un soleil perpétuel.
J’ai aussi goûté aux fastes des centres commerciaux, ces « shopping malls » où l’on flâne comme on feuillette un catalogue vivant. J’ai découvert des cuisines diverses — américaines bien sûr, mais aussi mexicaines et asiatiques — et surtout j’ai vécu, pendant plusieurs mois, l’« American life » dans son ensemble : l’imprégnation d’une langue, d’un rythme, d’un mode de vie, jusqu’à l’examen final qui vint sceller cette période par l’obtention du diplôme.
À cette époque, le « job dating » existait déjà, et je découvris ce concept inédit pour moi : un vaste espace où chaque entreprise de la bijouterie et de la joaillerie disposait de son propre stand, avec des représentants des ressources humaines prêts à rencontrer les candidats. Il suffisait de s’avancer, de se présenter, et de passer un entretien sur-le-champ pour envisager de travailler aux États-Unis. Une formidable opportunité pour beaucoup, mais ce n’était pas dans mes projets de rester y faire carrière.
Le départ pour la Polynésie a eu un goût amer : quitter le rêve américain me laissa une nostalgie tenace. Pourtant, des années plus tard, je suis retourné aux États-Unis, non plus pour étudier mais pour le plaisir du voyage. En touriste, j’ai retrouvé la chaleur des parcs d’attractions — Universal Studios, Disneyland, Knott’s Berry Farm — et le plaisir simple du shopping. Ces retours ont été des épilogues heureux à une parenthèse de ma vie, des confirmations que ce que j’avais vécu là-bas n’était pas un mirage mais un chapitre vivant de mon histoire.
