STEVE SUARD

Un leader, une vision, des résultats.

Le bonheur d’entreprendre

Psychologie & entreprenariat

Il y a des blessures que l’on porte longtemps en soi, silencieuses, invisibles aux yeux des autres, mais qui façonnent toute une existence. Les miennes ont commencé très tôt. Enfant asthmatique, frêle, incapable de courir longtemps sans suffoquer, j’étais toujours celui que l’on choisissait en dernier. Sur le terrain de sport, je n’étais pas seulement faible ; j’étais presque absent aux yeux des autres.
Je me souviens d’un épisode gravé dans ma mémoire : j’avais acheté un ballon et l’équipement de football, persuadé que cela me donnerait une place parmi eux. Je rêvais simplement de jouer, d’être accepté. Mais ils ont pris mon ballon et sont partis jouer sans même me regarder. Ce jour-là, une cicatrice s’est formée. Ce n’était pas seulement le rejet d’un jeu d’enfant, c’était l’apprentissage brutal que la valeur, dans ce monde, devait se prouver.

L’adolescence n’a rien arrangé. Mes absences répétées à l’école, liées à mon asthme et à mes séjours à Hawaii, ont perturbé ma scolarité. Les redoublements se sont enchaînés, le bac n’est jamais arrivé. Et dans une société où la réussite scolaire est souvent le premier critère de valeur, je me suis retrouvé marginalisé. Mon entourage — à l’exception de mes parents — ne croyait pas en moi. Derrière les sourires polis, je percevais les jugements silencieux, parfois même explicites. On me voyait comme quelqu’un qui n’irait nulle part.

Adulte, la situation n’a pas fondamentalement changé. Ma belle famille, certains proches, et même une partie de mes amis d’alors n’ont jamais compris mes projets ni mes ambitions. Les encouragements étaient rares, les doutes, eux, omniprésents. Chaque mot de dénigrement, chaque regard condescendant s’est imprimé dans ma mémoire. Pas comme une plaie qui saigne, mais comme une braise qui brûle doucement et qui, un jour, devient feu.

Ce feu, je l’ai dirigé ailleurs. D’abord vers mon corps. L’asthme a fini par disparaître avec l’âge adulte, et j’ai transformé cette carcasse fragile en un corps fort et athlétique. Aujourd’hui, à cinquante-sept ans, on me dit souvent que j’en parais trente ou quarante. Mais cette transformation physique n’était que le prélude. Car ce qui m’a véritablement façonné, ce qui m’a révélé à moi-même, c’est l’entrepreneuriat.

Chaque fois que je démarre un projet, c’est comme si je renaissais. Un mélange paradoxal m’envahit : une sérénité profonde et une énergie inépuisable. Pendant ces périodes, je ne doute pas. J’agis. Je deviens presque une autre version de moi-même : confiante, méthodique, mais animée par une excitation intérieure qui me pousse à avancer jour et nuit. Les étapes administratives, la construction des bases, les calculs, les stratégies… tout cela me galvanise. Et lorsque le projet prend forme, que le succès s’installe, c’est une double victoire : celle d’avoir créé quelque chose d’utile et celle d’avoir déjoué les pronostics de tous ceux qui m’avaient sous-estimé.

Les psychologues expliquent que nos blessures d’enfance deviennent souvent des moteurs puissants à l’âge adulte. Ils parlent de la blessure de rejet — cette cicatrice invisible qui pousse certains à rechercher sans cesse la preuve de leur valeur. Chez moi, ce besoin ne s’est pas exprimé par la quête d’amour ou de reconnaissance familiale, mais par la création. Créer une entreprise, bâtir quelque chose à partir de rien, c’était ma manière de dire au monde : « Je suis là. Je compte. J’existe. »

Ce bonheur que je trouve dans le business n’est pas uniquement une revanche contre les autres. C’est surtout une revanche contre mes propres doutes, contre l’image d’enfant chétif qui me collait à la peau. C’est une manière de laisser une trace : non pas dans les livres d’histoire, mais dans la vie de ceux que mes entreprises touchent, dans les emplois créés, dans les jeunes que j’ai pu former ou inspirer.

Et, chose étrange, même lorsque les affaires ralentissent, même quand tout semble incertain, je ne ressens pas de vide. Au contraire. Ces moments deviennent des défis. Des occasions d’apprendre, de m’adapter, de réinventer ce que je croyais acquis. C’est là que je me rends compte que mon bonheur ne réside pas seulement dans la réussite finale, mais dans le chemin.

Beaucoup trouvent leur bonheur dans l’amour, dans la famille ou dans l’argent. Moi, je l’ai trouvé dans la création et dans l’impact. Parce que chaque projet que je bâtis me reconstruit un peu plus. Et parce que, chaque fois que je crée, je guéris une part de l’enfant que j’étais autrefois.