STEVE SUARD

Un leader, une vision, des résultats.

Pour atteindre la réussite il faut compter plusieurs échecs

Avant de comprendre ce que signifiait réellement « réussir », j’ai dû accepter de tomber, me relever, puis recommencer. Chaque échec fut une pierre posée sur le chemin de ma maturité d’entrepreneur. Et parmi ces pierres, il en est une plus brillante que les autres, car elle symbolise autant l’audace que la chute : l’aventure de Tahiti Planet.

Nous sommes à l’aube des années 2000. Internet n’est pas encore ce vaste océan où tout le monde navigue aujourd’hui. À cette époque, on s’y connecte avec un modem RTC ; il faut composer un numéro sur l’ordinateur, attendre que la ligne décroche, et écouter ce grésillement strident, ce bip-bip-bip saccadé qui, pour nous, était la sonnerie d’un monde nouveau. Pas d’ADSL, pas de fibre, pas de 4G. Les images s’affichaient lentement, ligne après ligne, comme si elles se dessinaient sous nos yeux.

Dans cette Polynésie encore vierge de toute grande initiative numérique, trois jeunes hommes — mes associés et moi — décidons de lancer le premier portail Internet du fenua : Tahiti Planet. Nous rêvions d’un site qui regrouperait tout. Les nouvelles du jour, la météo des îles, l’horoscope, un moteur de recherche local, un service de webmail digne de Gmail (qui n’existait pas encore), un annuaire d’entreprises, les programmes des évènements locales, les sorties de films dans les salles de cinéma, des bons plans, et même, prouesse pour l’époque, une webcam installée sur le toit d’un immeuble de Papeete. À chaque rafraîchissement d’image, la ville s’offrait aux internautes, figée dans un instantané en direct.

Nous étions portés par une énergie pionnière. Les portails fleurissaient dans le monde entier — Yahoo, Lycos, Altavista — et nous, dans notre petit bout de paradis, nous osions faire la même chose. Plus qu’un site, c’était une porte vers un futur que peu pouvaient encore imaginer.

Pour faire connaître notre création, nous avons tout donné. Des campagnes publicitaires massives : des banderoles suspendues dans les rues de la capitale, des spots diffusés en boucle à la radio et à la télévision, des encarts dans les journaux locaux. Les budgets étaient colossaux pour l’époque, plusieurs centaines de milliers de francs chaque mois. Nous étions jeunes, enthousiastes… et insouciants sur la durée que de tels investissements exigeaient.

Mais le coup de maître fut notre partenariat avec la mythique équipe de pirogue SHELL Va’a. Le va’a, c’est plus qu’un sport en Polynésie : c’est une institution, une fierté culturelle. Ces pirogues longues et effilées glissent sur le lagon turquoise comme des flèches vivantes. Les rameurs, torses nus, bronzés par le soleil, frappent l’eau en cadence avec une force presque cérémoniale. Et nous, au milieu de ce spectacle ancestral, avons inscrit le logo de Tahiti Planet sur la coque jaune éclatante de la pirogue championne. Voir notre nom porté par ces hommes, vibrer au rythme de leurs coups de pagaie, fut une émotion inoubliable. Ce jour-là, j’ai compris ce que signifiait « être vu».

Notre portail devint rapidement le leader de Polynésie. Les internautes s’y connectaient pour tout : lire les actualités, consulter l’horoscope du jour, découvrir les photos en direct de la webcam, ou encore envoyer leurs premiers e-mails via notre service. Nous avons même innové en créant des pages vitrines pour les commerçants locaux : une manière, avant l’heure, de donner une présence en ligne aux petits magasins, aux artisans, aux restaurants.

Je me souviens des jours passés à courir les événements, caméra sur l’épaule. J’étais devenu journaliste malgré moi. Je filmais les concours de beauté, interviewais les Miss Tahiti, rencontrais les grands dirigeants locaux. Ce fut ma première école du réseautage — avant même que ce mot ne devienne tendance.

Pourtant, derrière ce succès apparent, une réalité plus dure se dessinait. Notre modèle économique reposait essentiellement sur la publicité et la création de sites pour les entreprises. Les revenus entraient, mais les dépenses, elles, ne cessaient de croître. Chaque banderole dans la ville, chaque spot radio, chaque minute de diffusion dan la presse quotidienne coûtait une fortune. Et puis, au loin, une ombre grandissait : celle de Google.

En quelques années à peine, le moteur de recherche venu de Californie s’imposa partout. Yahoo s’inclina. Altavista disparut. Lycos se tut. Et, avec eux, notre rêve de portail universel devint obsolète. L’histoire du numérique venait de basculer, et nous fûmes emportés dans cette vague mondiale.

Lorsque nous avons finalement décidé de fermer Tahiti Planet, j’ai ressenti une douleur mêlée de fierté. Oui, nous avions échoué. Mais nous avions été précurseurs. Nous avions osé rêver avant les autres, et surtout, nous avions appris.

De cette aventure en tant que fondateur de Tahiti Planet, je garde des leçons précieuses : la gestion des dépenses, l’importance d’un modèle économique viable, la valeur d’un bon réseau de relations, et la maîtrise des technologies web et des serveurs. Mais, plus que tout, j’ai compris une chose : l’échec n’est jamais une fin. Il est une étape. Une étape qui prépare, qui renforce, qui affine la vision. Sans Tahiti Planet, je ne serais pas l’entrepreneur que je suis devenu.