STEVE SUARD

Un leader, une vision, des résultats.

Les boites de nuits de mon adolescence à aujourd’hui.

Je me souviens encore, comme si c’était hier, de la toute première fois où mes pieds ont foulé la piste de danse d’une boîte de nuit. J’étais à peine un adolescent, un gamin de quinze ans tout au plus, encore naïf et avide de découvertes. C’était à Honolulu, sur la plage ensoleillée de Waikiki, dans un lieu mythique que l’on appelait le Bobby McGee’s. À cette époque, les mineurs y étaient tolérés, pourvu qu’ils soient accompagnés d’adultes – et ce soir-là, j’étais sous l’aile protectrice de ma tante et de mes cousines.

Je m’étais préparé avec un soin presque cérémoniel : un costume à manches longues, orné de motifs qui brillaient sous les néons, un pantalon élégant et des chaussures neuves réservées aux grandes occasions. C’était la première fois que je me sentais véritablement “habillé pour sortir”. En entrant, mes yeux furent happés par la piste de danse : un sol de verre quadrillé qui s’illuminait au rythme de la musique, et au-dessus, suspendue dans l’ombre comme une lune fragmentée, une boule à facettes projetant mille éclats mouvants sur les murs. L’air vibrait des rythmes disco qui régnaient en maîtres dans ces années-là. Les Bee Gees étaient mes idoles ; je connaissais leurs chorégraphies par cœur, répétées des dizaines de fois devant la télévision. Et lorsque je me suis lancé sur la piste, mes gestes précis et sûrs ont attiré l’attention. J’étais en transe, grisé par la musique et par cette soudaine reconnaissance. Ce soir-là, j’ai découvert l’ivresse de la danse.

Trois ans plus tard, je vivais à Tahiti. Dix-huit ans à peine, le cœur battant de cette impatience propre à l’entrée dans l’âge adulte. Je me souviens d’une nuit en particulier, à Papeete. Avec des amis, nous avions décidé de nous aventurer dans une boîte du centre-ville : le Maiana. C’était une plongée dans un monde totalement nouveau pour moi. L’extérieur sombre masquait un intérieur vibrant : des faisceaux lumineux fendaient la pénombre, la musique assourdissante saturait l’espace, la fumée des cigarettes formait un voile flottant au-dessus de la foule. Les odeurs s’entremêlaient – tabac, alcool, parfums capiteux et transpiration – pour créer une atmosphère dense et envoûtante. Je m’en souviens comme d’un choc sensoriel, presque brutal, mais en même temps fascinant.

Rapidement, nous avons pris goût à ces nuits électriques. Le Galaxie, le Rolls Club, le Paradise… autant de noms qui, à eux seuls, suffisent à raviver en moi les images d’une jeunesse insouciante. Nous dansions jusqu’à l’aube sur les tubes du Top 50 mixés par un DJ, parfois seuls sur la piste, parfois serrés dans la foule. À la sortie, les premières lueurs du jour nous surprenaient. L’air frais de l’aube contrastait avec le vacarme et la chaleur étouffante des heures précédentes. Souvent, mes oreilles bourdonnaient encore sous l’effet des basses, et il m’arrivait d’avoir mal à la tête – une conséquence directe de l’alcool que je découvrais en même temps que la nuit.

Peu après, je quittai la Polynésie pour Paris. Dans la capitale, mes sorties nocturnes étaient plus rares et plus sages. La seule boîte que je fréquentais alors se trouvait Rue de Rivoli « La Scala », à deux pas de chez moi. Son principal avantage : je pouvais rentrer à pied en moins de dix minutes. J’y allais surtout pendant les vacances scolaires, quand la ville semblait moins pressée. L’ambiance y était différente de celle de Tahiti : plus citadine, plus parisienne, avec une clientèle où l’anonymat dominait. Je me souviens aussi d’une soirée inoubliable sur une péniche, amarrée sur la Seine. La nuit était douce, mais le balancement du bateau ajouté à mon état d’ivresse me fit tourner la tête… jusqu’à me faire vomir. Une scène peu glorieuse, mais qui fait partie intégrante de mes souvenirs de jeunesse.

Lorsque je revins en Polynésie quelques années plus tard, mes habitudes changèrent. Les boîtes de nuit furent peu à peu remplacées par des soirées dansantes plus traditionnelles. J’avais appris le fox-trot et la valse ; je fréquentais des lieux mythiques comme le Royal Kikiriri, le Royal Tahitien, le Zizou ou le Royal Papeete. Ces bals avaient une autre saveur : les couples tournoyaient sur la piste au son des orchestres locaux, et les nuits s’achevaient presque toujours aux roulottes, ces fameux stands de nourriture où nous dévorions des brochettes de cœur de veau à cinq heures du matin. Des instants simples, mais gravés dans ma mémoire comme des éclats de bonheur pur, on appelait cela « La belle époque ».

Puis la vie suivit son cours. Marié, père de famille, j’ai peu à peu déserté ces lieux nocturnes. Mes priorités avaient changé ; mes nuits se passaient désormais à veiller sur mes enfants plutôt qu’à danser jusqu’à l’aube. Et ce n’est que bien plus tard, passé la cinquantaine, que je poussai de nouveau la porte d’une boîte de nuit – par curiosité, presque par nostalgie. Le lieu s’appelait le Morrisson, très prisé par la jeunesse polynésienne. En entrant, j’ai eu l’impression de franchir une frontière temporelle. Tout avait changé. Les rythmes, les danses, même l’énergie de la foule. Les jeunes se déhanchaient sur un genre musical inédit, propre à la Polynésie : la Deck, mélange surprenant de tahitien, de français, parfois d’espagnol, mêlant des sonorités de reggae, de zouk, de zumba… Le tout mixé en une boucle hypnotique. Les danseurs semblaient possédés, agités de mouvements rapides et saccadés, comme une danse déjantée sous stroboscopes. J’étais à la fois fasciné et dérouté. Trop vieux pour vraiment comprendre, sans doute, mais heureux d’avoir tenté l’expérience.

En repensant à ce chemin parcouru – des Bee Gees aux DJ de la Deck, des sols lumineux des années 80 aux soirées en plein air du Morrison – je me dis que ces nuits m’ont façonné. Elles racontent l’histoire de mes âges : l’émerveillement de l’enfance, l’effervescence de la jeunesse, la maturité tranquille et la curiosité tenace d’aujourd’hui. Danser, finalement, aura toujours été pour moi une manière de célébrer la vie, peu importe l’époque ou la musique.