STEVE SUARD

Un leader, une vision, des résultats.

Des balles de tennis aux balles de golf

Il y a des souvenirs qui s’impriment dans la mémoire avec une précision troublante, des moments où l’on sent que quelque chose change, presque imperceptiblement, dans le corps et dans l’âme. Pour moi, ce changement a commencé sur un court de tennis, quelque part entre les vagues du Pacifique et les palmiers qui bordent les rues calmes de Kahala, à Honolulu.

Enfant, j’étais fragile. Mon asthme, compagnon indésirable, bridait mes mouvements et m’interdisait souvent les joies simples du sport. En Polynésie, l’humidité pesante rendait chaque respiration plus laborieuse, comme si l’air lui-même refusait d’entrer dans mes poumons. Mais à Honolulu, tout était différent : l’air sec, presque caressant, semblait m’offrir une nouvelle vie. J’étais là-bas chez mes cousins, dans cette maison lumineuse qui faisait face à l’école Kahala Elementary School. Chaque été, je fréquentais cette école de quartier, et juste en face s’étendait un complexe sportif dont le court de tennis allait devenir le théâtre de mes premiers véritables élans physiques.

Je me souviens encore du bruit sec de la balle frappée, ce claquement net qui résonnait comme une victoire personnelle à chaque échange. Pour la première fois, je pouvais courir sans ressentir cette brûlure oppressante dans la poitrine. Le tennis, c’était une danse : précision du geste, cardio soutenu, souffle à maîtriser, force des bras et vivacité des réflexes. Le soir, lorsque la chaleur tombait et que le ciel se teintait d’orange, nous jouions jusqu’à ce que la lumière décline et que les lampadaires s’allument. Parfois, lassés des balles jaunes, nous traversions le terrain pour rejoindre celui de basket voisin et échanger la raquette contre un ballon orange. Ces moments avaient le goût de l’insouciance, celui des vacances où chaque minute semble suspendue.

Pourtant, de retour en Polynésie, tout s’interrompit. L’humidité reprit ses droits, mon souffle se fit à nouveau court, et je laissai derrière moi les courts de tennis, persuadé que cette parenthèse sportive appartenait à Honolulu et à mon enfance. Les années passèrent, emportant avec elles ces souvenirs comme des coquillages rejetés par la marée.


Paris, 1988 : Roland-Garros et la révélation

Trois ans après mon installation à Paris, un ami passionné de tennis m’invita à vivre une expérience qui allait réveiller ces souvenirs endormis : assister à Roland-Garros. C’était en 1988. À l’époque, je ne suivais le tennis que par intermittence ; les règles m’échappaient presque – sets, jeux, matches – autant de mots que j’avais entendus sans jamais vraiment les retenir. Mais pourquoi refuser ? L’occasion de découvrir ce monde me séduisait, presque par curiosité.

Le jour de l’ouverture, nous avons pris le métro jusqu’à la porte d’Auteuil, puis un bus qui nous conduisit aux abords du stade. L’excitation montait déjà dans la foule compacte. Des vendeurs à la sauvette proposaient des billets à prix réduit ; mon ami, prudent, me recommanda de les ignorer. « Mieux vaut acheter aux guichets officiels », me souffla-t-il. Nous avons donc fait la queue, impatients, jusqu’à obtenir nos précieux sésames.

En franchissant les portes, j’ai été saisi par un émerveillement inattendu. La terre battue flamboyait sous le soleil de mai, d’un rouge presque irréel. Tout autour, l’élégance flottait dans l’air : polos bien repassés, lunettes de soleil raffinées, visages détendus des amateurs comme des VIP. Ce monde me paraissait appartenir à une autre sphère, un univers mondain auquel je n’avais jamais eu accès.

Je découvrais aussi les grands noms de l’époque. Henri Leconte, figure charismatique du tennis français, disputait la finale contre le Suédois Mats Wilander – une bataille mémorable, bien que douloureuse pour les supporters français. Mais le match qui me marqua le plus fut celui de Steffi Graf face à la Soviétique Natasha Zvereva. L’intensité des échanges, la grâce de Graf sur le court, l’atmosphère électrique des tribunes… tout cela me plongea dans un état de fascination. Les affiches et publicités Lacoste et Rolex étaient placardées partout, ils étaient les sponsors officiels.

À l’époque, aucun smartphone pour immortaliser ces instants ; seules les images gravées dans ma mémoire demeurent aujourd’hui. Je regrette encore de ne pas avoir conservé le talon de mon billet « Roland-Garros 1988 », témoin silencieux de ce moment unique. Et pourtant, malgré l’émerveillement, je n’ai plus jamais retouché une raquette. Peut-être parce que je savais combien ce sport exigeait du corps – souffle, articulations, endurance – des qualités qui me faisaient toujours défaut.


Du court à l’herbe : le golf, une autre balle

Plus tard, une autre balle fit son apparition dans ma vie : plus petite, plus dure, mais tout aussi exigeante dans son propre registre – la balle de golf.

Pendant longtemps, je considérais le golf comme un sport réservé aux riches, aux vieux bourgeois élégamment vêtus de polos et de pantalons beiges. Les champions, eux, échappaient à cette image, mais sur les parcours, la moyenne d’âge et le raffinement vestimentaire confirmaient mes préjugés.

Pourtant, mes premiers contacts avec ce sport furent bien plus ludiques : à Honolulu encore, je découvris le mini-golf. Une attraction familiale, un parcours semé d’obstacles amusants où la précision comptait plus que la force. C’était un jeu plus qu’un sport, mais il éveilla ma curiosité.

Un jour, poussé par cette curiosité, je décidai d’essayer le « vrai » golf : un parcours de dix-huit trous, vaste et impressionnant. Il me fallut un moniteur pour m’enseigner les bases : la posture, le placement des mains, le fameux « swing ». J’appris à frapper la balle avec un mélange de force et de maîtrise, à choisir entre les clubs – bois, fers, putter – selon la distance et le terrain. Et quelle satisfaction de voir la balle s’envoler, tracer une courbe parfaite dans le ciel avant de retomber, parfois bien plus loin que je ne l’aurais cru possible !

Ce sport, paradoxalement, me rappelait le tennis : la précision, la concentration, le rapport presque intime avec la balle. Mais ici, point de courses effrénées ni de souffle court ; seulement un dialogue silencieux entre le joueur, son corps et le paysage.

Je n’ai jamais assisté à un championnat de golf en direct. Mes seules immersions dans ce monde furent télévisées, portées par la légende de Tiger Woods dont les exploits redéfinissaient la discipline. Aujourd’hui, il me reste peu de choses de cette époque : un putter, quelques balles, un trou en plastique pour m’exercer dans le salon… et, dans mon jardin, un vrai trou où je m’amuse parfois à retrouver ce plaisir simple de viser juste (voir photo ci-dessus).


De la balle jaune à la balle blanche, mon histoire sportive tient en une succession de souvenirs épars, reliés par un même fil : le désir de jeu, de précision, et cette quête discrète mais tenace de repousser mes propres limites.