STEVE SUARD

Un leader, une vision, des résultats.

Le .com qui valait des milliers d’euros

Au tournant des années 2000, une véritable révolution silencieuse secouait le monde : Internet s’invitait dans chaque foyer, dans chaque entreprise, dans chaque vie. Les connexions haut débit commençaient à fleurir, les cybercafés foisonnaient, et un vent de modernité balayait les mentalités. Les start-ups naissantes, les boutiques traditionnelles en quête de nouveaux horizons et les hommes d’affaires visionnaires partageaient tous la même obsession : exister sur ce nouveau territoire immatériel que représentait le Web. Or, pour exister en ligne, il fallait une vitrine : un site internet. Et pour bâtir cette vitrine, il fallait un sésame, une adresse unique, un nom de domaine.

À cette époque, les noms de domaine n’étaient pas encore devenus cette denrée rare qu’ils sont aujourd’hui. C’était une sorte de Far West numérique, une ruée vers l’or… mais au lieu de pioches et de tamis, nous étions armés d’ordinateurs, de carnets de notes et d’une imagination sans limites. Les mots simples, évocateurs, ceux qui résonnaient immédiatement dans l’esprit, se trouvaient encore disponibles pour quelques dizaines de dollars. C’était presque irréel : enregistrer un mot qui allait potentiellement valoir une fortune, pour le prix d’un plein d’essence. Cela me rappelle un peu le monde du trading et la crypto Bitcoin de nos jours.

Je m’y suis lancé un peu par hasard, presque sur un coup de tête, en parallèle de mon activité principale. Le métier avait déjà un nom dans la Silicon Valley : Domain Broker, que l’on traduisait, sans que cela sonne aussi bien en français, par « courtier en noms de domaine ». Mon rôle ? Deviner l’avenir, ou du moins essayer. Imaginer quels mots, quelles combinaisons seraient, demain, sur toutes les lèvres des entrepreneurs et des investisseurs. C’était une chasse discrète mais palpitante. Je passais des heures à fouiller les registres, à vérifier les disponibilités, à m’assurer qu’aucune marque déposée ne viendrait compromettre une éventuelle revente.

Il y avait deux grandes familles de noms convoités :
– Les combinaisons de deux mots simples, souvent géographiques et sectoriels, comme TahitiImmobilier.com. Ces noms avaient une valeur « parlante » immédiate : ils racontaient déjà une histoire.
– Et puis, il y avait les joyaux : les mots uniques, courts, universels, presque mythiques, comme Immobilier.com ou Cars.com. Ceux-là atteignaient des sommets vertigineux dès les premières ventes, car tout le monde savait qu’ils deviendraient des adresses incontournables.

Je me souviens encore de ma fascination lorsque je voyais passer les records : Cars.com vendu pour 872 millions de dollars, CarInsurance.com pour près de 50 millions, Insurance.com pour 35 millions… Ces chiffres semblaient irréels à l’époque. Et pourtant, ce n’était que le début. D’autres suivraient : VacationRentals.com à 35 millions, PrivateJet.com à un peu plus de 30 millions, Voice.com au même prix. Même un mot aussi simple que Sex.com atteignait les 13 millions. Le marché s’emballait, porté par l’ambition et la spéculation.

Vingt-cinq ans plus tard, en 2025, cette fièvre n’est pas retombée. Des noms comme Icon.com, Commerce.com, Fuse.com, Sword.com ou même des acronymes énigmatiques comme QEIP.com continuent de s’arracher à prix d’or. Les acheteurs sont désormais des géants : holdings internationales, banques d’investissement, start-ups en hypercroissance. Derrière chaque transaction se cache une stratégie d’influence et de visibilité.

Pour ma part, je n’ai jamais joué dans cette ligue stratosphérique, mais je n’étais pas non plus un amateur. Mes ventes, bien que plus modestes, ont parfois dépassé les milliers de dollars, ce qui restait considérable pour des enregistrements achetés à trente dollars. Je me souviens des soirées passées sur eBay, suivant minute par minute les enchères qui s’emballaient ; des négociations menées sur des forums spécialisés où chaque message était pesé comme une carte dans une partie de poker. J’ai ainsi vendu des centaines de noms : MissTahiti.com, HawaiiRe.com (pour « Hawaii Real Estate », l’immobilier à Hawaï), et bien d’autres dont je tairai l’identité par respect des clauses de confidentialité signées avec mes acheteurs.

À cette époque, mon marché était presque exclusivement anglophone : les noms en anglais s’exportaient partout, portés par une demande mondiale. Le français, lui, avait encore peu d’acheteurs, mais je n’ai jamais cessé d’y croire. Certains de mes noms ciblant Tahiti en point com (tahitiimmobilier.com, TahitiVoyages.com, TahitiShirts.com…) dorment encore aujourd’hui dans mon portefeuille numérique. Je les garde comme on garde une bouteille de vin précieuse : certains pour une vente future, d’autres pour des projets personnels que je n’ai pas encore révélés.

Quand je repense à ces années, je mesure à quel point elles ont façonné ma vision du numérique. Ce métier, à la croisée de la créativité et de la spéculation, m’a appris à voir le potentiel caché derrière un simple mot. Et parfois, je souris en me disant qu’à l’ère où tout le monde parlait d’or noir ou de mines de diamants, moi, je creusais dans un dictionnaire.

Mon site de référence des ventes records des noms de domaines est : https://dnjournal.com/