STEVE SUARD

Un leader, une vision, des résultats.

Mon 1er ordinateur PC, avant tout le monde

Je me souviens encore, comme si c’était hier, de mon tout premier ordinateur personnel. C’était en 1986. À cette époque, je venais tout juste d’arriver à Paris depuis quelques mois seulement, débarquant avec mes souvenirs de jeunesse polynésienne et mes premières expériences informatiques rudimentaires. L’hiver approchait, la ville était enveloppée dans une atmosphère grise mais vibrante, et chaque rue semblait débordante de promesses pour celui qui, comme moi, avait la curiosité et la soif d’apprendre.

Je me rappelle particulièrement d’un après-midi froid, alors que je descendais la rue qui menait à mon école. Mes yeux furent attirés par une affiche placardée sur la vitrine d’une petite boutique spécialisée en matériel informatique. Sur cette affiche figurait l’image d’un ordinateur qui allait marquer toute une génération : l’Amstrad PC 1512. Son prix était incroyablement abordable comparé aux machines professionnelles de l’époque, notamment les IBM PC XT/AT, dont le coût atteignait facilement deux à trois fois celui de l’Amstrad et qui, de fait, étaient réservés quasi exclusivement aux entreprises ou aux passionnés fortunés.

Pour moi, qui avais déjà un pied dans cet univers depuis le collège – grâce à des initiations sur Apple II et des après-midis passés chez mes cousins à taper frénétiquement sur les touches en caoutchouc du ZX Sinclair – c’était une véritable révélation. En Polynésie, j’avais eu la chance d’utiliser un Commodore 64, célèbre pour son processeur MOS 6510 et son lecteur de cassettes qui couinait à chaque chargement de programme. J’avais donc déjà manipulé des périphériques de stockage de l’époque, notamment les cassettes magnétiques et les disquettes souples – les fameux floppy disks de 5,25 pouces qui se pliaient entre les doigts, bien loin de la rigidité des disquettes 3,5 pouces qui allaient arriver plus tard.

En entrant dans la boutique parisienne ce jour-là, je fus immédiatement happé par l’odeur caractéristique des composants électroniques neufs et le bourdonnement discret des machines d’exposition. J’appris que le PC 1512 n’était pas encore disponible en stock : il fallait le précommander et verser un acompte pour une livraison prévue vers la fin décembre, voire début janvier. Sans hésiter, je déposai l’acompte, emportant avec moi un simple bon de réservation, mais surtout un océan d’attente et d’excitation.

Les semaines suivantes furent interminables. Chaque jour, je scrutais ma boîte aux lettres et passais parfois devant la boutique, espérant croiser le camion de livraison. Et puis, coup de théâtre : à la date annoncée, toujours rien. Je téléphonai à la boutique et l’on m’expliqua que le succès de l’Amstrad avait dépassé toutes les prévisions, provoquant des retards dans le monde entier. Un mois de plus à patienter ! Ce fut un supplice, mais aussi une période où je me plongeai dans des magazines spécialisés comme SVM (Science & Vie Micro) ou Tilt, dévorant les articles sur la micro-informatique, apprenant par cœur les spécifications techniques et rêvant de ce que je pourrais créer une fois la machine entre mes mains.

Quand enfin l’appel tant attendu arriva, je me précipitai à la boutique. Le vendeur, souriant, me tendit les cartons volumineux contenant l’unité centrale, le clavier mécanique et le moniteur monochrome. L’ensemble pesait son poids ; je me souviens encore de la difficulté à transporter tout cela dans le métro parisien bondé. Mais l’enthousiasme surpassait la fatigue. Chaque station franchie me rapprochait du moment tant attendu : celui où j’allais allumer mon premier PC personnel.

Chez moi, je déballai fébrilement le tout. L’Amstrad 1512, équipé d’un processeur Intel 8086 cadencé à 8 MHz, offrait 512 Ko de mémoire vive (extensible à 640 Ko) et un stockage sur deux lecteurs de disquettes 5,25″ – le disque dur étant encore une option coûteuse à l’époque. L’écran monochrome affichait une résolution de 640×200 pixels en mode texte, ce qui me paraissait déjà incroyablement net comparé aux consoles et micro-ordinateurs que j’avais connus.

Au démarrage, point de Windows – qui ne ferait son apparition que quelques années plus tard avec la version 3.0 – mais MS-DOS et son écran noir emblématique, ponctué du clignotement du curseur. Cependant, l’Amstrad avait un petit atout graphique : il venait avec GEM (Graphics Environment Manager), une interface graphique minimaliste rappelant déjà ce que deviendrait l’environnement Windows.

Rapidement, je m’équipai d’une imprimante matricielle, dont le grincement métallique en action devint la bande-son de mes premières créations. Grâce à mes contacts – des amis qui utilisaient des IBM PC dans leur entreprise – je pus obtenir des copies de logiciels bureautiques essentiels comme Lotus 1-2-3 (tableur) ou WordStar (traitement de texte), et même quelques jeux en mode CGA ou Hercules.

Les magazines de l’époque proposaient souvent des programmes freeware ou shareware à taper soi-même ou à récupérer sur disquette. Cela m’a poussé à expérimenter, à comprendre le langage machine, et même à bidouiller le matériel. Je me souviens avoir remplacé le processeur d’origine par un NEC V30, compatible broche à broche mais plus performant, ce qui donnait un petit coup de fouet à la machine. J’ajoutai également un modem 1200 bauds pour accéder au Minitel et à quelques BBS (Bulletin Board Systems) confidentiels – l’ancêtre de l’Internet moderne, alors réservé à une élite de passionnés et de chercheurs. Plus tard, je réussis à installer un petit disque dur, ce qui me sembla une véritable révolution.

Cette passion m’amena à fréquenter assidûment les salons informatiques organisés au CNIT de La Défense, comme le SICOB, où je découvrais les dernières innovations, des stations de travail UNIX aux premiers serveurs en réseau. Parallèlement à mes études de bijouterie, je m’initiais à la programmation, au CAO (Conception Assistée par Ordinateur), à la PAO (Publication Assistée par Ordinateur) et à la DAO (Dessin Assisté par Ordinateur). J’avais la sensation d’être à l’avant-garde d’une révolution silencieuse qui allait bientôt bouleverser le monde.

Avec le temps, bien sûr, les PC évoluèrent. J’ai fini par remplacer mon Amstrad par des machines plus modernes : processeurs 286, puis 386, puis 486… Mais ce premier Amstrad 1512 resta gravé dans ma mémoire comme l’ordinateur fondateur, celui qui a déclenché ma passion durable pour l’informatique.

Aujourd’hui, paradoxalement, j’utilise beaucoup moins le PC. J’ai migré vers l’univers Mac pour profiter de son écosystème fluide et de son intégration harmonieuse avec mes autres appareils. Pourtant, chaque fois que je revois une photo d’un Amstrad 1512 ou que je croise un collectionneur lors d’une brocante, une vague de nostalgie m’envahit. C’est un souvenir d’une époque où chaque bip, chaque clignotement de curseur représentait une aventure et une promesse d’avenir.